Le IXe siècle marquait l'âge d'or de Bagdad. À la cour du calife Harun al-Rashid, un jeune musicien d'origine incertaine — persane, disaient certains, ou kurde, ou africaine — se formait auprès d'Ishaq al-Mawsili, le compositeur le plus influent de son époque. Il s'appelait Abu al-Hasan Ali ibn Nafi, mais l'histoire le retiendrait sous un surnom affectueux : Ziryab, « le merle », en référence à sa peau sombre et à la clarté remarquable de sa voix.
Son talent devint vite un problème. Lorsque Ziryab impressionna le calife par une interprétation surpassant tout ce que son maître pouvait offrir, al-Mawsili ne répondit pas par la fierté, mais par la menace. Selon des chroniqueurs arabes postérieurs, il aurait exigé son départ de Bagdad sous peine de mort. S'ensuivit un exil de plusieurs années : la Syrie, l'Égypte, les déserts d'Afrique du Nord, puis un séjour à Kairouan, dans l'actuelle Tunisie.
En 822, à seulement trente-trois ans, Ziryab traversa la mer jusqu'à Algésiras, répondant à l'invitation de l'émir de Cordoue, al-Hakam Ier. Il arriva pour apprendre que l'émir venait de mourir. Ce fut son successeur, Abd al-Rahman II — souverain cultivé et mécène des arts — qui l'accueillit à Cordoue et lui offrit ce que Bagdad ne lui avait jamais donné : une liberté totale de création.
Ziryab apporta avec lui en al-Andalus le oud, le luth arabe à quatre cordes qui dominait la musique orientale. Il ne se contenta pas d'en jouer : il le transforma. Il ajouta une cinquième corde, que certains chroniqueurs relient à une idée presque philosophique — représenter l'âme, là où les quatre cordes originelles symbolisaient les humeurs classiques — et remplaça le plectre de bois par une plume d'aigle, en quête d'un son plus souple et expressif.
Avec l'appui de l'émir, il établit, dans la mosquée de Cordoue, ce que de nombreux historiens considèrent comme le premier conservatoire de musique du monde islamique, et l'un des premiers d'Europe. Il y admettait hommes et femmes, une pratique rare pour l'époque, et soumettait chaque candidat à des épreuves exigeantes — allant jusqu'à tenir des objets entre les dents ou nouer une corde autour de la taille — pour forcer une respiration différente. La méthode était rude, mais efficace : l'école forma des générations de musiciens qui essaimèrent dans toute l'aristocratie andalouse.
Son répertoire, selon les chroniques, dépassait dix mille compositions. Il développa également la nawba — la nuba andalouse —, une forme de suite vocale et instrumentale organisant les pièces en séquences liées aux heures du jour. Cette structure, mêlant influences orientales gréco-persanes et éléments locaux, devint l'ossature de ce qu'on appelle aujourd'hui la musique classique andalouse, toujours vivante au Maroc, en Algérie et en Tunisie.
L'empreinte technique de Ziryab sur l'instrument que nous appelons aujourd'hui la guitare est indirecte, mais bien réelle. Le oud qu'il perfectionna voyagea vers le nord de la péninsule au fil des siècles, et son nom arabe — al-ud — donna naissance au mot « luth ». Les instruments à cordes pincées développés dans l'Espagne chrétienne médiévale, dont la guitare latine primitive, héritèrent de solutions techniques que Ziryab avait testées le premier : plectres souples en plume, cordes affinées, recherche délibérée d'un son plus chaud et plus soutenu.
Au-delà de l'instrument lui-même, Ziryab laissa une idée que tout guitariste reconnaît : celle de l'école comme lieu de transmission systématique. Avant lui, l'enseignement musical dans le monde islamique reposait presque exclusivement sur la relation maître-disciple au sein de la cour. Son conservatoire introduisit quelque chose qui s'apparentait à une méthode — étapes progressives de vocalisation, d'intonation, de phrasé — annonçant, malgré les siècles et les contextes qui les séparent, la logique pédagogique de toute école de guitare actuelle.
Ce n'est pas un hasard si, onze siècles plus tard, l'un des guitaristes les plus influents de l'histoire espagnole récente ressentit le besoin de lui rendre un hommage explicite. En 1990, Paco de Lucía intitula un album entier « Zyriab », reconnaissant dans le musicien de Bagdad un ancêtre spirituel : le premier à avoir compris que l'Orient et la péninsule ibérique pouvaient parler la même langue musicale.
Réduire Ziryab à sa seule contribution musicale serait incomplet. Il transforma aussi la gastronomie cordouane — introduisant l'ordre des plats que nous tenons aujourd'hui pour acquis, la coupe en verre à la place de l'or ostentatoire, les amandes et les asperges —, la mode, en popularisant le changement vestimentaire selon les saisons, et l'hygiène corporelle, avec des rituels de soin peu courants dans l'Europe de son temps. Il fut, au sens le plus littéral, un architecte de la vie quotidienne.
Mais c'est dans la musique que son héritage se révéla le plus durable. L'arabisant Emilio García Gómez soutenait que Ziryab introduisit en al-Andalus les mélodies orientales d'origine gréco-persane qui allaient imprégner une grande partie de la musique traditionnelle ibérique pendant des siècles. Son école survécut à travers ses propres enfants — cinq de ses sept descendants se consacrèrent à la musique — et à travers des générations d'élèves qui portèrent sa méthode bien au-delà de Cordoue.
Aujourd'hui, Ziryab n'est guère plus qu'une note de bas de page dans l'histoire musicale généralement enseignée en Occident, un nom rarement cité aux côtés de ses contemporains européens. Il a pourtant construit l'un des premiers ponts documentés entre la tradition musicale d'Orient et celle qui allait s'épanouir dans l'Espagne médiévale et renaissante. Chaque fois qu'une guitare résonne en Andalousie, quelque chose du merle de Bagdad vibre encore dans la corde.
« Il n'y eut jamais, ni avant ni après lui, un homme de sa profession plus aimé et admiré. » — Al-Maqqari, chroniqueur
Ziryab n'a jamais touché une guitare telle que nous la connaissons aujourd'hui — cet instrument mettrait encore des siècles à prendre sa forme définitive —, mais il en posa les conditions : un langage musical mêlant Orient et Occident, une pédagogie systématique, et la conviction qu'un instrument à cordes pouvait toujours être perfectionné. Lorsque Cordoue cessa d'être la ville la plus raffinée d'Europe occidentale, cet héritage sonore s'était déjà infiltré trop profondément pour disparaître avec elle.
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